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[Interview] Alain Giami : 20 ans après la mise sur le marché du Viagra en France

[Interview] Alain Giami : 20 ans après la mise sur le marché du Viagra en France
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20 ans après la mise sur le marché du Viagra, l’IFOP a réalisé une enquête pour My-Pharma.info, donnant une photographie du rapport des hommes (et des femmes) à la vie sexuelle à la communication au sein du couple et aux médicaments sexo-actifs qui peuvent améliorer les performances sexuelles masculines.

Nous avons eu l’occasion d’interroger à ce sujet Alain GIAMI, DIRECTEUR DE RECHERCHE ÉMÉRITE À L’INSERM ET EX-PRÉSIDENT DU GROUPE DE TRAVAIL SUR LES TRAITEMENTS DE L’IMPUISSANCE MIS EN PLACE EN 1998 PAR LE MINISTÈRE DE LA SANTÉ POUR ÉVALUER LES RISQUES LIÉS À SA MISE SUR LE MARCHÉ.

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Vingt ans après la mise sur le marché du Viagra, à grands renforts de communication médiatique et médicale, la vie sexuelle des Français a évolué dans des dimensions différentes. Comment cette étude révèle-t-elle une ou plusieurs révolution(s) depuis sa commercialisation en France?

En effet, depuis vingt ans, deux évolutions sont à noter par rapport à ce projet initial autour de médicaments sexo-actifs, initialement conçus par l’industrie pharmaceutique pour traiter les troubles érectiles d’origine somatique et pour traiter une maladie : la dysfonction érectile.

D’une part, la plupart des hommes – et a fortiori des femmes interrogées – considèrent que les facteurs psycho-sociaux et notamment la relation de couple occupent la première place dans l’étiologie supposée des troubles sexuels masculins, avant les maladies chroniques.

Mais au-delà de ces perceptions, on note que l’expérience fréquente du stress et la consommation de médicaments psychotropes (antidépresseurs notamment) apparaît comme l’un des principaux facteurs associés à la survenue des troubles érectiles. Les problèmes de santé physiques apparaissent ainsi relégués à une place secondaire.

Cette enquête nous révèle ainsi toute l’influence des facteurs psychosociaux et des modes de vie sur l’accomplissement satisfaisant de la fonction sexuelle masculine et des frustrations qui peuvent en découler.

Mais ces médicaments semblent en outre remplir la fonction d’amélioration et d’augmentation des performances sexuelles qui sont parfois vécues comme très en deçà des attentes masculines. Les campagnes de presse ont chanté l’arrivée d’une nouvelle « révolution sexuelle ».

On observe ici que les hommes qui ont eu plus de dix partenaires au cours de leur vie se disent les plus enclins à pouvoir utiliser ces médicaments et ils se retrouvent aussi parmi ceux qui ont le plus fréquemment utilisé ces médicaments.

La vraie révolution sexuelle apparaît être celle de l’allongement de l’espérance de la vie sexuelle. Les seniors déclarent plus fréquemment la survenue de troubles sexuels que les hommes plus jeunes ; la majorité d’entre eux ressentent ces problèmes comme une préoccupation importante et enfin ils sont parmi les consommateurs les plus fréquents de médicaments sexo-actifs.

Pour ces hommes, le fait de vieillir est le principal facteur considéré à l’origine des problèmes d’érection. La vie sexuelle est donc bien entrée dans le troisième âge, ces hommes sont concernés par la poursuite de leur activité sexuelle et tentent de remédier à la baisse du désir sexuel.

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En 1998, vous présidiez le groupe de travail sur les traitements de l’impuissance mis en place par le Ministère de la santé pour évaluer les risques liés à sa mise sur le Marché français. A cette époque, comment était perçue l’arrivée du Viagra en France ?

Il faut savoir qu’avant l’arrivée du Viagra, les principaux traitements de l’impuissance masculine étaient des psychothérapies individuelles ou de couple, telles que celles que les sexologues américains Masters & Johnson avaient mis au point depuis le début des années soixante aux Etats-Unis.

On ne disposait pas de traitements médicaux spécifiques des troubles sexuels masculins à l’exception des injections de Papavérine (découverte par le chirurgien français Ronald Virag au début des années 1980) qui restaient un traitement trop compliqué et difficile à dissimuler.

Au printemps 1998, on annonce donc l’arrivée du Viagra dans un contexte déjà marqué par l’essor de recherches sur des molécules permettant un traitement pharmacologique des défaillances érectiles.

Or, le Ministre de la santé ne sait pas à quoi s’en tenir. On craint une véritable ruée vers ce médicament avec le risque de mettre en danger les comptes de l’Assurance-Maladie.

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Dans ce contexte, qu’elles ont été les conclusions du groupe de travail sur les traitements de l’impuissance mis en place par le Ministère de la santé ?

Un groupe de travail a été mis en place par la DGS que j’ai été amené à présider. Ce groupe a produit des documents importants pour informer les pouvoirs publics sur le sujet.

Parallèlement, le Comité National Consultatif d’Éthique a été saisi à son tour et le Professeur Etienne-Emile Beaulieu a produit un autre rapport qui allait dans le même sens que le rapport technique.

Finalement, le Viagra a reçu son Autorisation de Mise sur le Marché mais les négociations en vue de sa prise en charge par l’Assurance-Maladie n’aboutissent pas. Le Viagra et les autres médicaments sexo-actifs ne seront pas pris en charge par l’Assurance Maladie. Ils ne seront délivrés que sur ordonnance et resteront à la charge des patients pour un prix très élevé.

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A l’époque, on a parlé d’une véritable révolution. Avec le recul, quel est votre point de vue sur le sujet ?

Oui, à mes yeux, on peut parler de révolution. L’arrivée du Viagra a d’abord fait sortir de l’oubli la vie sexuelle des seniors qui restait cachée, honteuse, ou déficiente. La sexualité des vieux est enfin reconnue et on reconnaît qu’elle peut être aidée par des technologies nouvelles et performantes et que la médecine cautionne la prise de ces médicaments.

Mais au-delà de la sexualité des seniors et surtout celle des hommes, on commence à comprendre scientifiquement les conséquences du vieillissement et des maladies chroniques (diabète, cancer, VIH, maladies cardio-vasculaires) sur l’érection.

On redécouvre que loin de nuire à la santé, le sexe est « bon pour la santé » et la notion de « santé sexuelle », développée par l’OMS depuis le milieu des années 1970, gagne les milieux médicaux.

Alain Giami
Directeur de Recherche émérite à l’INSERM

L'équipe My-Pharma
 

Une équipe pluridisciplinaire qui décortique l'actualité santé en France et en Europe.

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